Dans le milieu des années 90, Internet était à une époque charnière. Son utilisation sortait doucement de la sphère exclusive de quelques initiés, et devenait accessible à un nombre grandissant d'utilisateurs.

De nombreux fournisseurs d'accès sont apparus, parfois de toutes petites structures locales chez lesquelles on se connectait avec un modem poussif. Le nombre d'ordinateurs personnels connectés de manière continue frisait le zéro.

À cette époque, la plupart des discussions se passait sur Usenet, un réseau de newsgroups : des espaces de discussions thématisées.

La règle générale de bienséance sur le réseau était alors la Netiquette, une charte supposée acquise et respectée par tout le monde.

Il y avait un grand espoir : qu'Internet et sa liberté d'expression et de ton puisse devenir le nouveau standard de diffusion de la culture et de la connaissance. Cet espoir était accompagné d'un certain sentiment latent d'élitisme : les internautes avaient une chance, s'en servaient et avaient l'intuition de participer à quelque chose qui faisait défaut à ceux qui n'avait pas idée de ce qu'il s'y passait.

Dans les visions d'avenir, il y avait ce moment où Internet serait connu et si intégré dans les mœurs que des media de diffusion comme la télévision deviendraient obsolètes.

En effet, qui voudrait d'une information contrôlée, diffusée et agencée par une poignée de personnes, souvent peu au fait des sujets qu'ils traitent, quand à côté se trouve la promesse d'une discussion libre, d'égal à égal, où l'accès aux informations permettant de se forger sa propre opinion est facile.

Le triomphe de la liberté de parole, de conscience, d'expression en générale.

Cela ne veut pas dire que tous le monde serait d'accord, mais que chacun pourrait discuter. Je me souviens par exemple de prises de bec sans fin entre une fervente catholique et un médecin athée. Tous les sujets les divisaient. Mais aucun des deux n'a jamais été censuré. Chacun pouvait intervenir. Chacun pouvait se positionner, ou avait la possibilité de ne pas s’intéresser à ces débats sans fin.

Les spécialistes

Le rejet de la télévision était assez fort, car elle représentait tout le contraire : des débats serrés, aux interlocuteurs ne s'écoutant pas, animés par des journalistes ne maîtrisant pas les sujets. Et ce pour les émissions de culture, de politique et d'informations. Il n'était même pas question des émissions de divertissement, vues comme de gigantesques espaces publicitaire.

Avec le monde entier sur Internet, comme se modèle pourrait-il tenir ? Comment est-ce que des spectateurs pourraient s'intéresser à ces émissions ?

Puis le monde est arrivé, pas entier, mais du monde quand même. Internet est sorti de l'ombre. Et...

Le chaos est arrivé.

Les media traditionnels ont paniqué et tentés d'amener leurs modèles sur Internet. Sans succès.

Les éditeurs ont paniqué, comprenant qu'un réseau culturel parallèle s'était monté. Ils ont tenté d'arrêter la machine. Sans succès.

Les fournisseurs ne donnaient pas vraiment de guide d'utilisation, à moins d'avoir leurs propres services à vendre, et limiter l'information à leur écosystème.

Est venu alors le temps des forums. Héritiers des BBS, qui existaient depuis bien longtemps, il s'agissait d'endroit à l'audience plus limités, où les règles de discussions étaient locales, où chacun expérimentait la liberté d'expression, avoir plus ou moins de succès.

La reconcentration

Enfin, de nouvelles de grandes structures de media contrôlé, natifs d'Internet, sont apparu. Facebook, Twitter ou Google pour les plus gros. La communication, qui s'était fragmentée, s'est reconcentrée. La télévision et le marketing, s'emparant de ces canaux plus simples à gérer, ont donné les instructions manquantes, forcément biaisées, aux nouveaux arrivants.

C'est sur ces réseaux que l'information se passait. Pas forcément la discussion d'ailleurs. Retour à la case d'avant Internet : des grands groupes diffusent majoritairement l'information, des utilisateurs la consomment.

Cependant, les utilisateurs ont maintenant la possibilité de commenter, de discuter, d'argumenter. L'avancée est grande. Le rêve initial est normalement prêt à se réaliser.

C'est alors qu'une vérité est apparue : les journalistes ignorants si décriés dans les premiers temps étaient tout simplement représentatifs de la population. Ceux qui ne voulaient pas prendre la peine de recouper leurs informations, qui piochaient dans un résumé quelques notions avant d'interroger des spécialistes, mêlant la rumeur au fait. Qui ne prenaient pas la peine d'aller se renseigner sur un fait public. Représentatifs.

Ainsi, sur Facebook ou Twitter, l'information circule, qu'elle soit avérée, qu'elle soit rumeur, qu'elle se fonde sur la logique, qu'elle soit le résultat d'une réflexion ou de la plus néfaste rhétorique, tout est partagé, sans que le filtre tant espéré qu'aurait opéré des utilisateurs lucides ne fasse effet.

L'information sur Facebook ou Twitter est devenu à une échelle gigantesque le désastre qu'était et est toujours l'information à la télévision. Sans s'accorder de temps de réflexion, sans prendre le temps de vérifier les sources, sans aller chercher le contradictoire.

On est passé au règne de la phrase choc permettant d'attirer le clic.

La télévision a gagné.

Pour le moment.